
Quels sont vos héros?
Voilà une question que l'on m'a posée plusieurs fois, le plus souvent en entretien d'embauche (savent plus quoi inventer). Et chaque fois, ma réponse a été la même: Euh... ben euh... je n'en ai pas.
J'aurais probablement dû dire autre chose, sortir la référence qui tue, ou la réponse bateau du genre Marie Curie, of course. Les années passent et je n'arrive toujours pas à sortir en entretien ce style de clichés faciles mais nécessaires... et surtout sur un point qui me semble tellement révélateur de notre personnalité.
Cette histoire de héros est revenue tellement souvent sur le tapis, que ça a fini par me travailler: est-il normal que je n'aie pas de héros dans ma vie? Le terme "héros" est très fort en sens et en histoire: dans la mythologie grecque, "héros" était une appellation contrôlée (mwarf) pour les demi-dieux issus des amours entre un dieu et une mortelle, rien que ça.
Plus communément aujourd'hui, un héros est un personnage mythique qui accomplit des hauts faits, ou encore qui fait preuve d'un courage hors normes. Mais c'est à mes yeux encore plus que ça: quand on demande à quelqu'un quels sont ses héros, quels sont les concepts majeurs qui se planquent en filigrane, et qui font que cette question de recruteur en panne d'inspiration ne doit pas être traitée à la légère? Je n'ai rien contre Marie Curie, mais il pourrait être intéressant de creuser davantage la question au lieu de donner la réponse que l'on attend systématiquement (intéressant, pas pour le recruteur qui n'a probablement pas réfléchi plus de deux minutes à sa question, mais pour soi).

Ne nous méprenons pas, quand je dis que je n'ai pas de héros, cela ne signifie pas que je n'éprouve pas d'admiration pour certaines personnes. C'est à mes yeux la première composante du héros: l'admiration.
C'est donc tout naturellement que j'en viens à penser que l'héroïsme est une notion totalement subjective: je n'admire pas forcément les mêmes personnes que mon voisin, et mon héros n'est pas forcément celui de mon voisin. Napoléon était un héros pour certains groupes de personnes, un tyran pour d'autres. Le Che est également un exemple frappant de la grande subjectivité du concept de héros.
L'admiration est une composante nécessaire mais pas suffisante pour donner le statut de héros à l'objet de ce sentiment: j'admire Mère Teresa, mais je ne la considère pas comme mon héroïne. Pourquoi? Parce que je ne m'identifie pas à elle, ou du moins ce qu'elle représente.

Parlons du cas Ingrid Bétancourt. Je l'avoue, j'ai versé quelques larmes en écoutant son émouvant discours. Pourquoi? Tout simplement parce que je voyais en elle la mère et la fille. Je me mettais à sa place: quelle émotion de retrouver ses enfants après tant d'années noires! et quelle émotion pour sa mère de la retrouver! L'espace d'un instant, je me suis identifiée à elle (comme des centaines de milliers de personnes, j'imagine).
L'identification est clairement un élément clé de l'héroïsme: je pense (c'est un avis personnel, vous n'êtes pas obligés de le partager) que nous avons besoin de ces héros pour nous identifier à eux. Parce que certaines des choses qu'ils représentent sont ce qu'il y a de meilleur en nous, et c'est là que les héros sont des icônes.
Des exemples pour illustrer ma pensée: Ingrid Bétancourt est "héroïsée" entre autres parce qu'elle représente clairement notre capacité à surmonter une situation extrêmement difficile, voire même à faire un pied de nez à la mort... notre rêve secret à tous! Les champions sportifs (Zidane, Manaudou, etc) représentent notre capacité à nous surpasser et à surpasser l'autre. Les icônes ethniques (Martin Luther King) ou religieuses (le Dalaï Lama) représentent notre droit à la différence et notre désir de spiritualité accomplie.
Et pour moi, l'identification va jusqu'à la délégation: "chers héros, merci de donner du relief à notre espèce, ça nous donne bonne conscience et nous on peut continuer notre petite vie tranquillou wallou". Je schématise et je caricature, mais le fond de l'idée est là: les héros sont aussi là pour accomplir ce que nous ne faisons pas, pour réussir là où nous échouons, mais aussi pour subir l'insupportable à notre place (et c'est là que la limite avec le martyr devient très fine, mais je ne la franchirai pas).
Après l'admiration et l'identification, je pense que la délégation est la troisième composante essentielle de l'héroïsme: le héros peut être un leader, un guide, un martyr, un faire-valoir. Il peut aussi être le prisme à travers lequel nous nous déchargeons de nos fantasmes et de nos craintes, puisqu'il les vit à notre place.
A l'issue de cette courte réflexion, je me rends compte que je n'ai toujours pas de héros...

C'est grave, docteur? Je pense que non, car ne pas avoir de héros ne m'empêche pas de connaître et de vivre le sentiment d'héroïsme: pour moi, ce ne sont plus les personnes qui sont héroïques, ce sont leurs actes.
Et quand on pense en termes d'actes héroïques et non plus en termes de héros, on se rend compte avec agacement que les actes héroïques les plus beaux et les plus fous sont réalisés non pas par des héros, mais par des anonymes dont on ne saura jamais rien de plus. Mais même si ce point est frustrant, ce n'est pas le plus important: les actes héroïques sont là.
Et ça, ça compte!

Les actes héroïques nous redonnent foi dans le genre humain, ils nous rappellent que notre potentiel est différent de notre réalité, ils nous aident à relativiser notre quotidien, et parfois même ils nous donnent l'envie et la force de nous surpasser. Et cela, il faut le garder, vous ne pensez pas?
A la question Faut-il avoir des héros?, personnellement je répondrais ceci: qu'il prenne la forme d'une personne ou d'un acte, peu importe, l'héroïsme fait partie de nous, ou plutôt le sentiment d'héroïsme ou la sensibilité à l'héroïsme.
Parce qu'il nous pousse en avant et parce qu'il fait ressortir ce qu'il y a de meilleur en nous, l'héroïsme est, parmi d'autres choses, une promesse. Promesse de progrès, promesse de surpassement, promesse de surprise, bref: promesse de jours fleuris :-)
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