dimanche 31 août 2008

Nine Eleven



Vous ai-je déjà dit à quel point j'aimais le Minnesota ? L'état que l'on dit "aux mille lacs" est régulièrement élu l'état où il fait meilleur vivre. Et je confirme : les paysages sont somptueux, très verts, avec plein de beaux lacs partout, les habitants sont tranquilles, bien souvent amoureux de la nature et des choses simples qui l'accompagnent. Le week-end, le Minnesotan s'occupe de son ranch et de ses chevaux, part parfois chasser le daim, puis finit par préparer tranquillement un dîner où figurent quasi systématiquement le verre de lait et l'épi de maïs. C'est volontairement caricatural, mais la tendance est là.

J'y suis allée quand même assez souvent en 2000 et 2001 dans le cadre de mon travail de l'époque. La dernière fois que j'y suis allée, c'était en 2001, pour une mission de quelques jours. Nous étions un groupe de cinq frenchies. J'étais bien sûr ravie d'être là, et ce matin-là c'est le sourire aux lèvres que j'ai ouvert la porte de l'agence de Minneapolis. J'ai tout de suite été assaillie par des odeurs familières, une sorte de cocktail qui rendait cet endroit unique à mes yeux: odeurs de café, de donut, de papier, d'ordinateurs qui chauffent un peu, et de... cheval. Eh oui, nombreux étaient les employés de ce bureau qui pratiquaient l'équitation ou même possédaient des chevaux, et il n'était pas rare de trouver dans un coin de box des bottes ou autres accessoires que l'on trouve habituellement dans un ranch.


On avait un bureau rien que pour nous, sobrement baptisé "Frenchies' room". L'ambiance était franchement détendue: les Minnesotans (du moins, ceux-là) sont cool, souriants et d'une gentillesse désarmante. Et c'est contagieux. Nous devisions donc tranquillement dans la Frenchies' room, sirotant un café-jus-de-chaussette.

Vous est-il déjà arrivé de sentir que quelque chose cloche, mais sans savoir quoi? C'est exactement ce que j'ai ressenti: j'étais assise devant mon écran de PC, et je me suis sentie bizarre. La raison en est toute simple: un téléphone a commencé à sonner, puis un autre, puis encore un autre, puis... une véritable cacophonie de téléphones qui sonnent. Instinctivement, on est sortis dans le couloir, pour palper l'ambiance. Je me suis arrêtée net: une femme était accroupie par terre, adossée au mur, et elle pleurait.


Quelqu'un a installé un poste de télévision dans la cafétéria, j'ai suivi le mouvement de foule, mais très honnêtement je n'avais pas la moindre idée de ce qui se passait. Et dans ces moments-là, on sent bien qu'on ne fait pas partie "du club", donc on s'écrase et on attend que les explications viennent toutes seules. Franchement, au premier abord je n'ai pas compris la signification des images que je voyais. Faut dire, je ne comprenais rien à ce que les gens disaient, tout le monde parlait en même temps. J'ai cru que deux avions s'étaient télescopés au-dessus de New-York. Je n'ai pas osé poser de questions: les gens avaient l'air inquiets, certains semblaient même en état de choc, quelques sanglots étaient étouffés de-ci de-là.

Je suis allée voir un site internet français pour être sûre de ne pas mal traduire une information. Quand j'ai compris ce qui s'était passé, j'ai trouvé ça aberrant: comment peut-on avoir l'idée d'envoyer un avion dans un building? A quoi bon s'échiner à concevoir des armes hyper sophistiquées et complexes, hein, on se le demande. Je suis retournée me coller à la télé, comme hypnotisée par ces scènes d'apocalypse: les gens qui font des signes aux fenêtres pour qu'on vienne les sauver, puis ceux qui n'avaient d'autre choix que de se jeter par les fenêtres parce que c'était encore mieux que ce qui les attendait s'ils restaient dedans.


Je suis allée me griller au moins un demi paquet de clopes dehors, complètement fébrile. Mais des cris m'ont fait revenir devant cette satanée télé.
J'entendais partout le même mot: "collapse". Je me débrouille en anglais, mais mon point fort c'est l'anglais technique, et "collapse" je ne connaissais pas. Je n'ai pas eu à demander, il m'a suffi de regarder les images. L'horreur. Sentiment bizarre que j'étais en train de vivre un moment important. Important pas seulement pour moi, mais pour toute la planète. J'imagine bien que tout le monde s'est dit la même chose à ce moment-là.

Les heures qui ont suivi ont été d'une tristesse étouffante. Vous vous doutez bien que parmi les gens qui étaient là avec moi, il y en avait qui avaient des amis, de la famille à NY. Je ne sais pas pourquoi, mais aujourd'hui je me souviens encore très bien de Michelle, une Canadienne. Sa fille travaillait au WTC et elle n'arrivait pas à la joindre au téléphone. Ce n'est qu'en 2005 que j'ai su ce qu'il en était: ce jour-là, sa fille était malade et n'avait pas pu aller travailler. Si ça c'est pas de la bonne étoile...


Je vais zapper les détails des jours qui ont suivi, sinon cet article va faire quinze mille pages. En résumé et en vrac: après qu'on ait donné notre sang, le bureau a été fermé "jusqu'à nouvel ordre". (Aujourd'hui, je me dis que mon sang n'est jamais parvenu jusqu'à NY, vu le foutoir que c'était.) Inutile de songer à sauter dans le premier avion qui me ramènerait en Europe: zéro avion. Invités à dîner chez une collègue "locale", nous avons eu la surprise de découvrir qu'elle commençait à faire des réserves de bouffe. La petite anecdote qui tue: l'aliment le plus présent dans ses réserves, c'était... le beurre de cacahuète! Hihihi. J'ai cru comprendre que la création de réserves n'était pas un cas isolé. Je pense qu'ils ont vraiment envisagé que c'était le début de la guerre à leurs portes. Je ne me moque pas (sauf pour le peanut butter), je les comprends, et de toute façon qui sait comment on réagirait en de telles circonstances?

Nous sommes restés bloqués une bonne semaine là-bas, car notre employeur nous interdisait de reprendre l'avion (pas très rassurant, hein). Et comme le bureau était fermé, nous avons décidé de visiter le coin. En regardant la carte, on s'est dit "ouais cool, on va aller faire un tour au Canada, juste pour un jour ou deux". C'te bonne blague. Réaction typique de l'Européen qui n'a pas l'habitude des dimensions américaines. C'est que c'est franchement super grand, comme pays! Au bout d'une journée entière de route, nous avons péniblement atteint Duluth, et carrément abandonné l'idée de pousser jusqu'au Canada. Autant nous avons trouvé la ville de Duluth "boulifiante", autant nous avons été scotchés par les paysages de la région des Grands Lacs.


Nous avons donc finalement passé deux-trois jours pas loin du Lac Supérieur, véritable mer intérieure. Visite inoubliable de Split Rock, couleurs automnales qui commençaient à teinter les forêts... on se serait presque cru en vacances. Presque. C'était sans compter les drapeaux en berne qu'on voyait dans chaque jardin. Une bougie allumée à la fenêtre de chaque maison. Sur chaque pont, un groupe de personnes qui tiennent une bougie et qui font signe aux voitures qui passent. Dans chaque restaurant, chaque bar, la même cocarde noire épinglée sur tous les torses, et la même télé connectée en permanence sur CNN. Avec ces mêmes images qui tournent et retournent sans cesse. Et tous les regards vides tournés vers cet écran. La déprime.

Mais il faut quand même dire que quand on écoutait les gens parler (car tout le monde ne parlait que de ça, tout le temps), on était bien loin des larmoiements et de l'apitoiement sur soi. En gros, ce que l'on entendait peut se résumer à ceci: "Ah oui, ils ont détruit le WTC? Eh bien on va construire de nouvelles tours, encore plus belles et encore plus hautes! Vous allez voir!". Je concède que les Américains ont parfois certains aspects de leur personnalité un peu exaspérants... mais rendons-leur justice: ils ont la gnaque.

Le 19 septembre, la moitié de l'équipe Frenchie a obtenu des billets d'avion pour rentrer en Europe. On m'a fourré d'office un billet d'avion dans la main parce que je suis une femme (pfffrrrtttt!!!). Avant de partir, mes collègues ont appelé leurs proches, moi pas: je ne voulais pas que ma famille me sache dans un avion, autant éviter de les faire cogiter pendant les 12 heures de vol. Départ pour Amsterdam, en première classe s'il-vous-plaît (un "dédommagement" de ma boîte pour la semaine de stress, sympa non?). Une coupe de champagne, et hop au dodo. Le plus interminable a été le dernier vol jusqu'à Toulouse. Home sweet home...


Deux jours après, j'ai repris le boulot à mon bureau de Toulouse, encore un peu à l'ouest à cause du décalage horaire. Petit café du matin. Petite clope du matin, dehors devant l'entrée du personnel. Je papote avec une collègue, qui était avec moi à Minneapolis. C'était le 21 septembre. BAAAAAAAAAAAANNNNNNNNNNNG! AZF rentrait dans l'histoire. Honnêtement sur le coup je me suis sentie maffrée! OK, Minneapolis n'est pas New York et en fait j'étais bien loin et bien à l'abri de tout ça, mais l'immersion dans la détresse américaine avait été bien réelle pour moi. Tant et si bien que je m'attendais à ce qu'il se passe quelque chose, quand AZF a fait boum je me souviens très bien avoir pensé "ça y est, on y est".

Récemment, j'ai lu un article d'un critique de cinéma qui expliquait que le 11 septembre 2001 avait été à l'origine de la perte d'engouement du public pour la série X-Files, pour la simple et bonne raison que, depuis ces attentats, on était entrés dans une ère trop réaliste pour pouvoir accrocher aux concepts délirants de X-Files. J'ai trouvé l'idée intéressante, voire même assez juste concernant l'impact de ces événements sur notre mental.

Si je prends ma propre réaction lorsque AZF a sauté, c'est assez déstabilisant: à la seconde où ça a pété, je me suis baissée derrière le petit muret pour me protéger. Incroyable la vitesse à laquelle on acquiert de nouveaux réflexes de survie, n'est-ce pas? C'est à se demander si on n'est pas fait pour ça... :-(

Aucun commentaire: