jeudi 19 mars 2009

De la crédibilité



J'ai entendu à plusieurs reprises que le milieu professionnel était un microcosme, un véritable concentré de notre société, une représentation fidèle de notre environnement et de nos relations. Je ne suis pas d'accord.

Par certains aspects, le milieu professionnel exacerbe notre personnalité. Il arrive qu'il fasse ressortir le visage le plus moche de l'humanité, et j'ai l'innocence d'affirmer que nous sommes autre chose. Allons, ne prenez pas cet air surpris limite outré: qui n'a pas cancané sur le collègue qui arrive souvent en retard, sur la collègue qui s'habille un peu trop olé-olé, sur celui qui a des problèmes personnels, sur celle qui ne comprend jamais rien à rien, sur celui qui est super bien payé alors que c'est un glandeur fini, etc etc etc?

Ne nous y trompons pas, le milieu professionnel est une arène. Et le sable y est parfois bien lourd. Il arrive que vous tombiez sur un gladiateur qui n'a pas envie de se battre, qui n'a pas envie de vous faire mal, voire même qui a envie d'être gentil avec vous. Cela reste rare. Le reste du temps, c'est chacun pour soi et tout pour moi. Vous n'avez pas envie de rentrer dans l'arène? Pas de souci, un de moins...

Je me suis souvent interrogée sur ce désolant constat. J'ai fini par comparer ce phénomène à un autre qui remonte à quelques siècles et qui avait suscité mon admiration dans mes jeunes années: le concept de l'honneur.

Pointez du doigt une faute professionnelle, c'est comme si vous jetiez votre gant au visage du coupable. Insupportable. Tellement insupportable que les gens font tout pour que ça n'arrive jamais: les plus forts ne font jamais d'erreur, les un peu moins forts font de leur mieux et font pardonner leurs erreurs parce qu'ils les justifient avec intelligence, les nuls ne reconnaissent jamais leurs erreurs, et les plus lâches rejettent la faute sur le voisin.


Si l'on y prête trop attention, cela peut finir par tourner à la paranoïa, et l'on peut finir par avoir l'impression qu'on nous attend au tournant.

Cette menace sous-jacente de l'échec professionnel prend des proportions tout à fait surprenantes lors des réunions. Je me suis d'ailleurs souvent demandée pourquoi on n'appelait pas ça "confrontation" au lieu de "réunion". C'est à celui qui prendra la parole le plus longtemps, à celle qui proposera l'idée la plus pragmatique. La clé du succès dans ces conditions? Cré-di-bi-li-té.

Peu importe que ce que vous racontez en réunion soit juste ou non, l'important est de paraître crédible. Et sans vouloir jouer les féministes à deux balles, lorsque vous êtes une femme dans un milieu ultra-masculin, votre score de crédibilité part avec un solde négatif tel que vous êtes presque étonnée qu'on ne vous demande pas d'agios.

C'est un petit exercice qui m'amuse beaucoup quand j'arrive à une réunion: observer les différents profils.

Vous avez tout d'abord l'inconscient total. L'individu se pointe à la réunion souvent en retard (quand il n'oublie pas qu'il a réunion). S'il est en forme, il a pris de quoi prendre des notes. Il a peut-être une vague idée du thème général de la réunion, mais ne lui demandez pas de vous donner l'ordre du jour. Il paraît particulièrement décontracté, blague avec ses voisins de table pendant que quelqu'un fait un exposé, et surtout prend une mine méfiante limite effarouchée si le plan d'action réalisé en fin de réunion lui assigne une tâche à effectuer. L'inconscient total apporte rarement quelque chose de constructif à une réunion.

Vous avez ensuite l'inexpérimenté en mal de reconnaissance. Il vient à l'heure à la réunion mais a toujours l'impression qu'il dérange. Il a bien lu le compte-rendu de la dernière réunion et connaît bien l'ordre du jour. Il prend consciencieusement des notes pendant toute la réunion, ne parle que si on lui pose une question. S'il n'est pas sûr de la réponse, il ne va surtout prendre aucun risque et répondre qu'il va chercher la réponse exacte et qu'il la transmettra plus tard par e-mail. L'inexpérimenté en mal de reconnaissance n'apporte pas forcément d'idée révolutionnaire sur ce qu'on pourrait faire, mais au moins avec lui on a une idée de ce qu'on fait déjà.


Le profil suivant est l'expert blasé. Quinze ans qu'il fait le même boulot, on ne va pas lui raconter des carabistouilles. Il arrive forcément en retard puisqu'il était demandé sur un truc hyper-chaud-bouillant. Il a son inséparable mug de café froid vissé dans la main, les traits tirés et le sourire fatigué. Il ne sait pas de quoi parle la réunion, mais à la limite tout le monde s'en fout: l'expert blasé a ceci d'agaçant, c'est qu'il connaît tellement bien son domaine qu'il peut répondre à n'importe quelle question quel que soit le contexte. Trop fort. Comptez sur lui, ne le perdez pas, c'est un allié sûr: il saura vous dire si telle ou telle solution est possible, dans quelles limites techniques, les impacts techniques éventuels, etc. Par contre, par définition l'expert a une vision limitée des choses: son domaine d'expertise. Les solutions qu'il proposera seront certes d'une beauté technique indéniable (l'état de l'art), mais seront parfois totalement dénuées de sens pratique ou économique. Eeeeeeeeeeehhhh oui, un expert est rarement un décideur.

Enfin, vous avez le-gars-qui-inspire-confiance. Celui-ci m'a donné du fil à retordre dans mes observations. Et pour cause: c'est un as de la top-credibility-attitude. Avenant, il vous accueille à la réunion comme si vous arriviez dans son fief: il se lève quand vous entrez, la poignée de main est cordiale mais cinglante, le regard droit et le sourire commercial. Le-gars-qui-inspire-confiance fait preuve d'un sens de l'écoute accru, ou du moins est-ce l'impression qu'il donne. Pour lui, toutes les idées énoncées lors de la réunion valent la peine d'être étudiées, vous donnant ainsi l'impression que vous êtes utile et constructif. En une phrase, il résume ce que vous avez péniblement expliqué pendant dix interminables minutes. Il paraît comprendre les besoins de chaque interlocuteur et n'est pas déstabilisé par le charabia technique de l'expert blasé. Mieux: il dit un ou deux mots sur la solution technologique qui a le vent en poupe en ce moment, et dont vous ne connaissez que le nom. Les solutions qu'il propose ont l'air pleines de bon sens, et il y a de grandes chances qu'à la fin de la réunion ses idées soient celles qui resteront.

Je vais bientôt fêter mes dix ans de vie professionnelle. Et je souris quand je constate mon évolution au cours de cette décennie. Au début, je ne préparais jamais mes réunions, je me pointais juste comme ça. Je ne servais pas à grand-chose, on me coupait souvent la parole, et ces réunions ne m'apportaient pas beaucoup non plus.
Alors, j'ai commencé à préparer mes réunions: que s'est-il dit lors de la dernière réunion? quel est l'ordre du jour de celle-ci?

Petit à petit, j'ai étoffé ce travail de préparation: je m'étais fixé comme objectif de ne pas aller en réunion sans avoir au moins trois propositions à émettre.


Ces dernières années, j'ai également pris conscience que la forme jouait un rôle important. C'est surtout au contact de collègues anglo-saxons que j'ai appris à me "comporter" en réunion, que ce soit en termes d'expression corporelle ou de dialogue. Ces maximes que je m'applique doivent vous paraître totalement ridicules, il n'empêche que j'ai pu constater leur effet positif indéniable:
- Ne jamais croiser les bras, c'est un signe de contestation fort.
- Ne jamais s'affaler sur sa chaise, cela donne un air nonchalant et mou, pas l'attitude de quelqu'un "qui en veut".
- Se pencher légèrement en avant lorsque l'on prend la parole, cela donne l'impression qu'on est dans l'action et qu'on est sûr de ce qu'on dit.
- Encourager la prise de parole en hochant la tête fréquemment.
- Lorsque quelqu'un pose une question, systématiquement commencer sa réponse par "Ceci est une excellente question, merci de l'avoir posée...".
- Ne jamais répondre par le traditionnel "Non" brutal qui caractérise les Gaulois que nous sommes. Il existe d'autres moyens d'écarter une suggestion.
- Toujours laisser penser que toutes les idées sont bonnes, et parvenir à faire croire qu'on les prend en compte au moment de prendre la décision.

Enfin, c'est surtout sur le fond que mon approche des réunions a profondément évolué. Je suis effarée de voir que les simples éléments de préparation suivants font que vous avez le pouvoir de donner à une réunion une orientation totalement différente:

- Avant chaque grosse réunion, je regarde soigneusement la liste des invités. Chaque participant souhaite avant tout défendre ses intérêts ainsi que ceux de son service, il est donc utile de connaître ces intérêts... pour brosser dans le sens du poil, ou du moins pour éviter de braquer par méconnaissance. Vous allez me traiter de maniaque, mais en fait avant une grosse réunion, je dresse un tableau des participants: son nom, sa fonction, son service, son profil (technique, décideur, financier, relationnel, etc.), l'activité de son service. Si je peux, j'essaie de savoir où se situent les besoins et les doléances de son service. Peu m'importe la personnalité du participant, ce qui compte c'est ce qu'il fait, comment, avec quel impact et avec qui. Cela aide à proposer des solutions qui prennent en compte le maximum de problématiques différentes: tout n'est qu'une question d'horizon et de point de vue, d'où la nécessité de tenter de se mettre à la place de l'autre.

- Google est décidément mon allié de toute heure. Avant d'aller en réunion, je fais quelques recherches sur le net sur le thème de la réunion. Ça permet de bluffer en donnant l'impression qu'on est au courant des toutes dernières technologies, tout ça parce qu'on a pris quelques notes en surfant sur le web... C'est tout bon pour la crédibilité, même si ça repose sur du vent.

- Le plus important, ce qui passe avant tout le reste, c'est l'intérêt de ma boîte. Cela paraît évident, n'est-ce pas? Eh bien ça l'est rarement: n'oublions pas cette notion d'honneur, un monde où il n'est pas permis de perdre la face. Cette notion d'honneur fait que, bien souvent, l'intérêt personnel (ou de l'équipe, du service, de l'entité que vous représentez) prime sur tout le reste. Quand on y pense, c'est aberrant. C'est donc très simple: si toute votre réflexion est axée sur l'intérêt de l'entreprise, vous avez forcément raison. Et tout le monde sera obligé de s'y plier, c'est une évidence. Personne n'osera défendre les intérêts de son petit service de rien du tout face aux intérêts de l'entreprise.


Je me rends compte que je dois apparaître ici comme une horrible créature calculatrice, une véritable faussaire de la réunion. En fait, je suis la première surprise. Ce comportement ne m'est pas naturel: il s'est forgé en une décennie de frustrations et d'observation. Je ne prétends pas que ma position est la meilleure, mais au moins elle me permet de continuer à avancer: le sable paraît alors plus léger...

1 commentaire:

Renrakoo a dit…

wow...

une plongée au coeur de l'action et une analyse des plus pertinentes!

je crois que je vais me l'enregistrer kekpart car j'aime bienbienbien... :)))

bravo.