jeudi 7 mai 2009

Bien aimés octets


Cet après-midi au travail j'ai eu une révélation. Eh oui, rien que ça.

J'ai eu ma première réunion dans le cadre de mes nouvelles fonctions. Ma prise de poste n'est pas encore administrativement faite, mais elle est imminente donc mes "deux chefs" (l'ancien et le nouveau) se sont mis d'accord pour que je commence dès à présent à me familiariser avec ce qui va être mon quotidien pendant les quelques années à venir.

Si on m'a proposé ce poste, c'est parce qu'il touche à un domaine que je connais bien car j'ai baigné dedans pendant sept ans: le stockage de données. Et ma révélation du jour est bien simple: je suis de retour à la maison! Chassez le naturel, il revient au galop. Moi qui me demandais si j'avais bien fait d'accepter ce poste, je me demandais si je ne l'avais pas fait que pour de mauvaises raisons comme "une promotion ça ne se refuse pas" ou encore "on me le propose une fois, mais peut-être pas deux", etc... Et bien aujourd'hui j'ai reçu en pleine figure la réponse à mes doutes et interrogations.

Ça m'a sauté au visage comme une évidence.
Ce domaine est le mien. C'est chez moi. Point.

Je sais que mes proches n'ont jamais vraiment compris la nature de mon travail: stockage des données, sauvegarde des données, protection des données, haute disponibilité, redondance, plans de reprise d'activité... autant de termes simples qui cachent une profusion technologique intarissable. Si cela vous dit, je vais tenter d'expliquer cet univers (mon univers) en termes concrets et proches de votre réalité.


Qu'évoque pour vous cette image?

Elle évoque bien sûr à la fois la souffrance humaine, le terrorisme, le jusqu'au-boutisme, le fanatisme, l'impact géo-politique, la haine, la mort.

Pour moi, elle évoque quelque chose de plus encore que tout ceci: le 11 septembre 2001 a marqué un tournant important pour les gens de ma profession, dans la mesure où tout plein de personnes se sont mises à s'intéresser à notre travail. Ce jour-là, outre les pertes humaines considérables et le choc psychologique terrible, des entreprises ont sacrément grincé des dents: dans les twin towers, il y avait aussi du matos informatique. Et surtout des données. Des terras et des terras de données. L'équivalent de milliards de dollars. Perdus.

La donnée a une valeur énorme. Et ce n'est pas là le discours d'une "geek": dans les budgets annuels des grosses entreprises, regardez donc la ligne intitulée "Système d'information", vous serez bluffés. Les sommes investies laissent pantois. Et si les entreprises investissent autant dans leur système d'information (leur "informatique", si vous préférez), ce n'est pas parce que "l'informatique ça coûte cher c'est un gouffre à pognon perpétuel", c'est tout simplement parce que c'est une question de survie. L'investissement n'est peut-être pas rentable, mais il est indéniable que le jeu en vaut la chandelle.

Prenons un exemple concret. Une personne a un grave accident de voiture, elle est hospitalisée. Une transfusion est nécessaire, il suffit de consulter le dossier médical du patient pour connaître son groupe sanguin. Pas de bol, il y a une panne informatique. Une panne qui risque de coûter cher au malade.

Un autre exemple? Votre compte en banque. S'il y a bien une chose qui me terrifie, c'est la façon dont est géré mon compte en banque: une simple ligne dans une base de données! Imaginez un peu l'impact le jour où ça s'emmêle les pinceaux là-dedans...

La donnée électronique est devenue le nerf de la guerre de nos entreprises. La donnée est perdue ou corrompue? le fournisseur ne peut plus livrer le client, le client est "effacé", la marchandise est livrée au mauvais endroit ou au mauvais prix ou en quantité délirante, l'avion ne décolle pas, le mauvais diagnostic est appliqué au patient, les historiques sont perdus donc l'Histoire aussi... la liste est interminable et les conséquences toutes plus catastrophiques les unes que les autres.

Mon job à moi? Faire en sorte que le service puisse encore être fourni dans un état nominal. Et dans le cadre de mon entreprise: faire en sorte que les avions puissent continuer à voler, coûte que coûte. Et pour cela ma tâche se résume à ceci: je dois veiller à ce que les données soient toujours accessibles et à ce qu'on ne perde jamais de données. Pas un seul octet.


Mon rôle consiste donc à proposer des architectures de systèmes d'informations, des solutions s'appuyant sur des infrastructures très concrètes (des câbles, des fibres, de l'électricité, des switches, des baies de brassage, des serveurs, des baies de disques): tout ceci pour que la donnée soit accessible en toutes circonstances, et dans toute son intégrité et son intégralité.

Je dois également être garante de la bonne historisation des données: qualité de l'archivage, vitesse de restauration. Et le tout dans une transparence totale pour les utilisateurs, qui ne veulent pas être enquiquinés par la complexité de l'infrastructure technologique qui héberge leur travail de tous les jours (et je les comprends). Un exemple concret? Un organisme légal veut vérifier que l'avion du vol tralala de votre compagnie a bien subi la visite d'entretien obligatoire il y a six mois: rien de plus simple, il suffit de fouiller dans les archives. Derrière ça il y a le bras du robot qui s'agite pour aller récupérer la bande qui contient LA donnée que l'on cherche.

Voici donc en quelques mots en quoi consiste mon travail:
- Proposer des architectures de redondance qui permettent à la donnée d'être toujours accessible, en toutes circonstances.
- Proposer des architectures de stockage de données adaptées à la vie du système d'information: plus une donnée est critique, plus le support qui l'héberge doit être fiable (et plus il est cher). Si une donnée n'est plus utile, il faut proposer des solutions pour libérer l'espace sans perdre d'historique.
- Proposer des solutions qui permettent d'effectuer des sauvegardes des données. Et aussi bien sûr de restaurer ces données si nécessaire.
- Proposer des "plans de reprise d'activité": la baie de disques a pris feu? la clim vient de tomber dans la salle machines? on est victimes de malveillance électronique? un attentat a fait exploser le site de l'entreprise?... L'activité doit continuer, encore et toujours, il faut préparer des plans pour faire face à ce genre de cas, élaborer les scénarios-catastrophes (j'ai de l'entraînement!), et surtout faire en sorte... que mes chers avions continuent de voler.


Je vais faire quelque chose que je fais rarement: je vais dédier cet article à quelqu'un, ou plutôt à une entreprise. C'est l'entreprise qui m'a fait découvrir l'univers fascinant du stockage de données et au sein de laquelle j'ai passé sept ans riches en apprentissage et en émotions. Il ne se passe pas un jour sans qu'un souvenir ne ressurgisse, pas un jour sans que ma mémoire ne soit assaillie par l'odeur de la salle machine et des robots, pas un jour sans que je pense à la sensation de la fibre optique qui vous glisse dans la main, pas une semaine sans que les "anciens" ne se recontactent "juste pour avoir des news", pas un mois sans que la fraîche cicatrice du plan social ne se mette à palpiter... même si c'est à chaque fois un peu moins douloureux :-)

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