mercredi 9 juin 2010

Le poids de la plume


Je ne sais pas vous, mais moi j'ai de vieux démons. Le mien s'appelle l'écriture.

J'ai beaucoup lu dans ma jeunesse. Enormément. Trop. Vous me direz "on ne lit jamais trop", et bien si: la limite est franchie lorsque tout votre référentiel de vie est construit par ce que vous lisez, et lorsque votre esprit passe davantage de temps en pleine immersion fictive que dans la vie réelle. Vous êtes alors en total décalage avec la réalité du monde dans lequel vous vivez, surtout lorsque vous lisez principalement des oeuvres d'une autre époque, avec d'autres moeurs, d'autres mentalités, une autre éthique, etc.

Très tôt, cette soif de lecture s'est accompagnée d'un besoin impulsif d'écrire. Je me souviens très bien de la première fois que le démon de l'écriture s'est manifesté: j'avais dix ans, et je découvrais Zola. Une révélation. Il y a eu quelques essais d'écriture infructueux, car je préférais passer mon temps à lire plutôt qu'à écrire.


Mon second souvenir fort de désir d'écriture remonte au moment où j'ai découvert Victor Hugo. Là, c'était plus qu'une révélation, c'était un choc: ce gars-là avait forcément écrit pour moi, il ne pouvait pas en être autrement. J'ai lu toute son oeuvre d'une traite, jusqu'à en devenir ivre de mots. J'ai pleuré toute une nuit en lisant la mort de mon ami Jean Valjean, j'ai frémi pour Hernani (lu cinq fois, celui-là), j'ai eu pitié de Quasimodo, ma conviction anti-peine de mort date de ma première lecture du Dernier Jour du Condamné...

Pour moi, c'était très clair: c'était ça que je voulais faire, et rien d'autre. Ecrire. Mais pas n'importe quoi et pas n'importe comment: je serais Victor Hugo ou rien.
Ah là là, le feu de la jeunesse... :-)

Alors j'ai écrit. Encore et encore et encore. Les mots fusaient comme s'ils s'étaient pressés derrière la barrière de la plume depuis des années. Je voulais que ce soit parfait, irréprochable, à la hauteur de mes idoles. Quelle prétention, n'est-ce pas? Ne m'en veuillez pas, je vous parle d'une époque qui s'étend de mes dix ans à mes seize ans, j'étais somme toute bien jeune, finalement.

Pendant ces six années, je me suis acharnée à gratter le papier pendant des heures et des heures. Cette expérience était essentiellement... douloureuse. De plus en plus douloureuse. Tout mon référentiel littéraire se trouvait chez les Classiques et bien sûr les Romantiques, mon écriture se tournait donc invariablement vers ces univers-là. Pas si facile que ça, de s'improviser auteur d'une époque qui n'est pas la sienne. Pas si évident non plus de raconter des histoires d'adultes quand on n'est soi-même qu'une gamine qui ne connaît absolument rien de la vie. Je détestais ce que j'écrivais, plus je me relisais et plus je me méprisais. Alors je déchirais ces dizaines de pages avec rage, et je recommençais encore et toujours. J'étais nulle, une bonne à rien, même pas capable d'écrire une nouvelle, un roman n'y pensons même pas. Pareil pour le théâtre et la poésie, je me trouvais nulle nulle nulle! Une véritable douleur, je vous dis.

Pour ceux qui s'interrogent peut-être, je leur réponds: oui, je pense que je suis passée à côté de mon enfance et de mon adolescence... ou peut-être pas. Après tout, tout ce temps passé à lire et à écrire, c'était une partie de moi, probablement la plus dévorante, finalement.

J'ai continué à écrire, ça faisait toujours aussi mal.


Et puis... tout s'est arrêté. J'ai arrêté de lire, arrêté d'écrire. Ça remonte à l'époque Hypokhâgne et Khâgne: ces gens-là ont donné le coup de grâce à mon élan littéraire, qui était déjà bien entamé par mes échecs répétés depuis huit ans. C'était quand même un comble: les Khâgneux ne devaient-ils pas être les porte-drapeaux de la littérature, ne devaient-ils pas vivre pour les livres? Chaque fois qu'on décortiquait une oeuvre, c'était une véritable autopsie: notre but était d'en faire ressortir comment l'auteur avait froidement calculé son coup de façon à ce que le crime soit parfait. Très juste, mais tellement froid! Où était la passion là-dedans? Que m'importait le message, si le coeur n'y était pas? Je n'attendais pas d'un auteur qu'il fasse une prouesse technique, j'attendais de lui qu'il emmène mon esprit et emporte mes sentiments.

Clairement, ma vision passionnée et romantique des livres n'était pas du goût de mes petits camarades de classe, qui eux ne juraient que par les auteurs réalistes, dadaïstes et surréalistes, et ne cachaient pas leur mépris pour mes goûts classiques. Leur dédain quand j'ai choisi le dialogue chez Molière comme thème d'étude. Leur méchanceté quand ils m'ont dit de ne pas venir à leur soirée parce que "je puais trop le bonheur". Leur course aux notes. Leur débauche croissante de pétards et d'alcool.

J'ai démissionné, un mois avant le concours. Et quand je dis que j'ai démissionné, je ne pense pas seulement à cette prépa, je pense à la littérature toute entière. J'ai arrêté de lire et d'écrire.

Au fil des années qui ont suivi, l'envie de lire est rarement revenue, l'envie d'écrire beaucoup plus souvent. J'ai toujours étouffé sans pitié ces élans créateurs (à défaut d'être créatifs), car je ne voulais pas retomber dans la spirale infernale de mes échecs passés.


Aujourd'hui, l'envie est toujours là, insistante.

Avec le recul, je me dis que ce que je considérais comme une lubie répétitive est finalement peut-être un fil conducteur, le seul élément stable au cours de mes trente-sept années de vie. Et ça, c'est une découverte importante. Moi qui ai toujours eu l'impression que je n'avais pas de "moi" constant, que je n'étais pas la même personne d'une période de ma vie à une autre. "Le moi est un passage": cette phrase de Montaigne avait été un véritable soulagement pour moi, j'avais enfin trouvé quelqu'un qui me comprenait! Le moi est un passage, mais je crois que l'écriture est quand même chez moi l'élément constant qui fait que, finalement, je finis par me reconnaître moi-même au fil du temps.

Avancer en âge offre de multiples avantages, le principal étant pour moi un regard plus posé sur les choses (qui a dit "c'est la crise de la quarantaine"??? mwarf). J'envisage de retenter l'expérience: je vais me remettre à écrire, car je sais maintenant que je le ferai avec moins de douleur. Cette fois-ci, je ne veux pas le faire à cause d'un auteur, je veux le faire pour moi. Je vais peut-être échouer à nouveau, je vais peut-être abandonner, je vais peut-être passer à autre chose, qui sait? Mais je veux le faire car j'en ai envie, vingt ans après mon abandon. Vingt ans marqués par des événements qui ont changé mon regard sur les autres, le monde et moi-même: ma reconversion post-Khâgne, ma vie nocturne de barmaid pendant deux ans, le billard en compétition, les nuits de jeux de rôles, les difficultés et aléas de la vie active, les quatre interminables années de dépression, la plénitude de l'amour et de la maternité. Voilà qui vous change une bonne femme!

Je parlerai peut-être parfois sur ce blog de cette nouvelle expérience, je ne sais pas encore.

Mon esprit commence déjà à fourmiller d'idées et de mots, il est temps de leur céder un peu plus de place dans ma petite tête et de les laisser s'exprimer... enfin :-)

4 commentaires:

Mélanie a dit…

Super ! Je ne trouve pas les mots exacts pour dire que je trouve ça génial de reperendre ce projet et de renouer avec ton premier amour et de vivre ce rêve !

Renrakoo a dit…

Alléluiaaa!

Voilà qui fait plaisir à lire :))

hihihi... Allez, hop! En piste!

Stéphanie a dit…

T'as bien raison, fonce !

Anonyme a dit…

Je découvre votre blog via la magie de "blog suivant" et apprécie votre plume!
Au plaisir de lire vos écrits ;)