vendredi 10 septembre 2010

Confidences


Cela fait maintenant presque 5 jours que ça dure. Ça ne va pas. Piti Lucas n'est clairement pas dans son assiette.

Il pleure dès qu'on fait mine de prendre la direction de l'école. Il me supplie de ne pas l'abandonner là-bas, de ne pas le laisser tout seul. Le moment de la séparation est terrible, il me baise les mains en un ultime geste de désespoir, tandis que les larmes continuent de couler. Je ne l'ai jamais autant entendu répéter "S'il-te-plaît, maman".

Le malaise a vite contaminé la maison. Il me cherche partout:
- "Maman, t'es où?"
- "Aux toilettes."
- "Ah OK."
- "Pourquoi, tu as besoin de quelque chose?"
- "Non non, je te voyais plus."

La nuit, il profite de l'absence de son père qui travaille pour se glisser dans mon lit, et me tenir la main jusqu'au lever. Il se réveille plusieurs fois dans la nuit et m'appelle, même si je suis tout contre lui.

Je suis désemparée... mais résignée: j'ai beau lui dire que ça va passer, qu'il est normal qu'il soit triste et inquiet, rien n'y fait. Je finis par me dire qu'il n'y a plus qu'à attendre que ça finisse par passer tout seul, en espérant que ça ne prendra pas des semaines. Une boule s'est installée dans ma gorge, et je sais qu'elle restera là tant que piti Lucas n'ira pas bien. Bien sûr que je n'attendrai pas des semaines que ça passe tout seul, je commence alors à envisager plusieurs parades: d'abord, prendre rendez-vous avec l'institutrice pour avoir son avis sur la question; si le problème persiste, nous faire aider par un professionnel (un psy).



Le rituel du petit-déjeuner. Lucas et moi sommes tous les deux assis à la table de la cuisine, et nous parlons peu: on se réveille tout doucement. Il me fait des sourires en me caressant le bras ou la main. J'évite de parler de l'école, je ne veux pas lui mettre la pression, et après tout moi non plus je n'ai plus envie de parler de cette fichue école.

Lucas se raidit sur sa chaise et tend son bras, pointant du doigt un objet par terre: c'est mon ordinateur portable du boulot, prêt pour le départ. Il est surpris, limite choqué: "Tu vas travailler?!?!?!".

C'est vrai que je n'avais pas pensé à dire à Lucas que je retournais bosser après cette semaine de congés posée pour l'accompagner dans sa première rentrée. C'était insignifiant pour moi, je ne lui en avais donc pas parlé. Un peu surprise par sa réaction, je lui réponds:
- "Eh bien oui, je reprends le travail aujourd'hui."
- "Et alors moi je fais quoi?"
- "Et ben tu vas à l'école, et papa et moi on va aller travailler."
- "Et vous allez revenir manger à la maison?"
- "Ben non, on va aller manger à la cantine du boulot. Et puis papa viendra te chercher à quatre heures."

Silence. Son visage trahit un chamboulement d'émotions. J'attends.

"Ah bah oui moi je vais aller à l'école alors."

Les bras m'en tombent, mais je ne montre rien, je préfère lui donner l'impression que l'école n'est qu'une formalité et que personne ne lui reproche la panique de ces derniers jours. Dédramatiser la chose au maximum. "Eh oui voilà tu vois c'est tout simple, nous on va bosser, et toi tu vas à l'école."

Nouveau silence. Il affiche maintenant une mine satisfaite.

Je commence à ruminer dans mon coin. Si j'avais su, je me serais abstenue de poser la semaine en congés! A trop vouloir bien faire, parfois on obtient l'effet contraire. Non seulement il n'a pas compris pourquoi je le flanquais à l'école alors que j'étais disponible à la maison, mais en plus mes congés lui ont collé la pression: si j'arrête de travailler pour son entrée à l'école, c'est que ça doit être sacrément important et terrible, hein? J'aurais mieux fait de continuer mon train-train, tiens... Ah, le dur apprentissage de parent! En mon for intérieur, je me jure bien de ne pas refaire la même erreur lorsque mon second fils entrera à son tour à l'école... et puis je ricane doucement: si ça se trouve, le second aura lui plutôt besoin que sa maman prenne quelques jours de congé pour la rentrée! Eh eh eh, qu'est-ce qu'on se marre...

Je constate que piti Lucas est encore en train de réfléchir devant son bol de céréales. Là encore, j'attends en silence, faisant mine d'engager une conversation télépathique avec ma tartine. C'est alors... que les vannes se sont ouvertes. En grand. Et les questions ont fusé:

- "Pendant que je serai à l'école tu seras au travail?"
- "Oui"
- "Quand le petit bébé il sera là tu seras tout le temps avec lui?"
- "Au tout début oui, mais après il ira à la crèche."
- "A ma crèche?"
- "Oui"
- "Et après la crèche, il restera avec toi tout le temps?"
- "Ben non, après la crèche, il ira à l'école, comme toi."
- "Et mon petit lit, il est là pour le petit bébé?"
- "Oui, toi tu as un lit de grand maintenant."
- "Et la petite lampe blanche, c'est pour le bébé aussi?"
- "Oui, mais vous pouvez la partager tous les deux si tu veux."
...

Visiblement satisfait par mes réponses, il est rapidement passé à autre chose. C'est loin d'être mon cas. J'ai l'impression d'avoir fait deux ou trois tours d'essoreuse. C'est que ça ne doit pas être facile à gérer pour ce petit bonhomme, en même temps l'entrée à l'école et l'arrivée du petit frère! Je suis époustouflée, je ne pensais pas que mon fils de trois ans et demi avait à ce point réalisé tous les enjeux de l'arrivée de son petit frère. Il a déjà commencé le dur apprentissage du partage: partage des jouets et des affaires, mais aussi... partage de l'amour des parents.

Moi aussi, j'apprends. Et j'ai bien compris la leçon: essayer de ne pas sous-estimer le degré de compréhension de mon fils sur son environnement. Je réalise également ma chance: celle d'avoir une relation de confiance avec mon fils, qui a su s'épancher avec moi sur des sujets douloureux pour lui.



Vous serez heureux d'apprendre que le changement de comportement est quasi radical. Lucas ne pleure plus quand il va à l'école. Il ne se réveille plus la nuit. Il ne vient plus dormir avec moi. Il lui arrive encore parfois de me chercher quand il ne me voit plus, mais cela arrive dix fois moins souvent qu'avant.

Ma boule dans la gorge a disparu.

2 commentaires:

Unknown a dit…

C'est des sauvages dans ta maternelle.

Nous, on avait eu une réunion de préparation parents/enfant avant la rentré, puis une visite de l'école avec les enfants, puis le jour de la rentrée on a eu pour consigne de ne pas rentrer dans la classe et de laisser les enfants le plus rapidement possible pour ne pas les stresser.

Et j'ai quand même vu une mère qui pleurait TOUS les matins pendant 2 mois avec sa fille quand elle la laissait devant la classe.

Feldwyn a dit…

Ah mais la réunion avec les parents, on l'a eue. Et la visite de l'école, Lucas l'a eue aussi.
Par contre, tous les matins on doit amener le petit dans sa classe, et on a un créneau de 20 minutes pour le faire. Certains parents restent là tout le temps, moi je droppe Lucas et je m'enfuie comme une voleuse: j'ai remarqué qu'il le vivait beaucoup mieux comme ça!
Quant à la mère qui pleure tous les matins pendant deux mois... je plains la gamine!