"Maman, réveille-toi vite, on va être en retard!"
Voilà qui a le don de me faire sortir du lit en un bond.
Fausse alerte: Lucas s'est trompé de jour, la rentrée c'est demain.
C'est qu'il est pressé d'y aller, à l'école! Normal: rentrer à l'école ça veut dire être un grand maintenant. La journée d'aujourd'hui est quand même bien chargée: tout d'abord, passer chez le coiffeur. Moment privilégié pour piti Lucas, qui adore se faire couper les cheveux. Très docile sur son réhausseur, il incline la tête quand on lui demande, sourit à la coiffeuse et, surtout, s'admire sans fin dans le miroir.
Sa main passe et repasse sur son crâne: "J'ai les cheveux tout courts comme papa! Maintenant je veux aller chez le coiffeur tout le temps, maman."
Il est maintenant temps de faire les photos pour l'école. En quête d'un bête photomaton, j'abandonne après m'être rendu compte que ces appareils ne sont vraiment pas faits pour prendre en photo des gnomes d'un mètre de haut. On a beau tourner le tabouret à fond, la hauteur minimale n'y est pas.
Tant pis, ça sera chez un photographe, au moins je pourrai râler si la photo est ratée. La première prise est la bonne, il suffit de lui dire: "Allez Lucas, fais-nous un joli Ouistiti pour l'école!". Le résultat est sympathique:

Il est temps ensuite d'aller récupérer la cinquantaine d'étiquettes à son nom afin de marquer ses vêtements, de faire quelques achats de dernière minute pour l'école mais aussi pour faire plaisir (au rayon chaussures bien sûr)... Lucas est aux anges, et il ne lui tarde qu'une seule chose: que ce soit enfin le jour de la rentrée!
Les derniers préparatifs ont lieu avant de se coucher: choisir les vêtements ensemble, expliquer pourquoi il vaut mieux choisir un pantalon à élastique plutôt qu'un pantalon avec un bouton et une fermeture éclair, ré-expliquer le déroulement de la journée du lendemain, préparer le petit sac à dos. Lucas est tout sourire, son enthousiasme fait plaisir à voir.
Ça y est, c'est le jour de la rentrée. Lucas a l'air un peu absent, peut-être est-il mal réveillé. Lui, qui d'habitude n'avale pratiquement rien au petit déjeuner, engouffre tout ce que je lui présente. Je suis quand même obligée de le presser un peu, il marche au ralenti on va finir par être en retard.
Il est prêt.
Je l'installe devant les dessins animés le temps pour moi de me préparer. A peine ai-je posé le pied hors de la douche, que je vois mon petit bout d'homme débarquer dans la salle de bain. Ses yeux sont pleins de larmes et sa bouche est crispée: "Je ne veux pas aller à l'écoooooooole. Y a plein de monde que je connais paaaaaaaas". Inconsolable.
Sincèrement désolée et profondément touchée, je réalise d'un seul coup que j'avais oublié que super-piti-Lucas était aussi un super-piti-humain. Bien sûr qu'il a peur. N'importe qui aurait peur. Quelle évidence...
Avant de partir se coucher parce qu'il a travaillé de nuit, Sam joue et taquine son fils et, comme toujours, la tactique vient à bout du chagrin de Lucas. Et c'est donc finalement le pas léger et l'humeur joyeuse que nous empruntons tous deux le chemin de l'école.

C'est avec docilité et concentration qu'il me suit dans les couloirs de l'école, qu'il écoute mes explications quand on utilise son casier et qu'il y dépose son sac à dos. Puis, il se met à dire bonjour à toutes les personnes qu'il voit, et à leur montrer avec fierté ses toutes nouvelles chaussures (et oui, Lucas aime toujours autant les chaussures): "T'as vu mes chaussures?". L'institutrice y a droit également. Le petit bonhomme cache bien son jeu: derrière cette façade enjouée et décontractée, sa main tremble dans la mienne.
Nous rentrons dans la salle de classe. L'ambiance est bizarre: il y a autant voire plus de parents que d'enfants, et pour résumer les parents font la gueule et les enfants pleurent. Certains hurlent même. Dans les bras de l'institutrice, une petite fille crie et se tortille dans tous les sens, ses petits poings fermés battent de l'air, cherchant à atteindre quelqu'un.
Lucas a lâché ma main: ses deux bras entourent ma cuisse et serrent très très fort. Je me penche vers lui pour le rassurer et là la fine cuirasse de Lucas tombe en mille morceaux. Les larmes coulent à torrent. Son regard se fait suppliant, il me dit de ne pas le laisser seul, de ne pas l'abandonner. Bêtement, je me dis que je donnerais n'importe quoi pour subir cette épreuve à sa place. Je suis obligée de garder le sourire, pour le rassurer et lui faire comprendre que ce qu'il va vivre ici est une bonne chose.
Ces négociations, câlins, consolations durent la vingtaine de minutes qui est donnée aux parents. Il est temps de partir, j'ai juste le temps de lui glisser de ne pas s'inquiéter, que tout ira bien, que je serai là à la sortie de l'école et que surtout il s'amuse bien. Je m'éclipse en jetant un dernier regard au visage si malheureux de mon fils qui étrangle Emile son doudou tellement il le serre fort. Il parvient à s'échapper de la salle de classe pour me suivre, mais une main ferme le fait retourner à l'intérieur. Je sors de là presque en courant.
Nous sommes une dizaine de parents à nous retrouver dehors devant l'école, les bras ballants, ne sachant pas quoi faire, n'osant pas partir. Nous nous connaissons tous, nous les anciens de la crèche. Une maman pleure à chaudes larmes, répétant qu'elle a fait une erreur, et que sa fille est trop petite pour aller à l'école.
Je m'éclipse.
La journée est longue pour moi. Je n'arrête pas de me demander s'il pleure toujours, s'il est malheureux, s'il mange bien à la cantine. Je regarde le menu du jour sur le site internet de la mairie, et j'imagine sa tête devant certains aliments. J'évite soigneusement de passer devant l'école quand je vais faire une course à la pharmacie: pas seulement parce que je ne veux pas qu'il m'aperçoive, mais aussi parce que l'école c'est maintenant son domaine et sa vie, je n'ai pas à m'y incruster.
16h05. Enfin. Je me presse au portail de l'école avec les autres parents. Derrière les carreaux, je reconnais la silhouette de piti Lucas. Il me reconnaît aussi, je le vois bondir de sa chaise et se faire rabrouer par l'institutrice car il n'a pas encore été appelé. Il retourne sur sa chaise, l'air résigné. Les enfants sont appelés un par un, et tous sortent en courant avec le sourire jusqu'aux oreilles. Lucas n'échappe pas à la règle: sa joie de nous retrouver est manifeste.
Sur le chemin de retour à la maison, je regarde mon fils avec un peu d'étonnement: quelque chose a changé. Il est surexcité, c'est un vrai moulin à paroles, et il raconte tout un tas d'histoires fantastiques de fantômes, de monstres et de chevaliers, mais aucun mot sur l'école. Par contre, il décrit dans le détail son menu à la cantine. Et quand on lui demande ce qu'il fait à l'école, il répond à côté ou ne répond même pas: je crois que ça lui appartient, et qu'il n'a aucune envie de voir ses vieux croûtons de parents envahir ce nouvel espace qui est à lui rien qu'à lui.

Je ne peux pas m'empêcher d'être un peu nostalgique: le matin, j'avais laissé à l'école un bébé suçant son pouce et serrant son doudou. Et le soir, j'ai récupéré un petit garçon qui fait sortir ses parents de son jardin secret...
Chienne de vie ;-)
1 commentaire:
surtout, conserve ces lignes, imagine son émotion quand il les relira dans 20 ans.
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