samedi 14 mai 2011

C'est l'heure du bain


La vie de Lucas est ponctuée de nombreux rituels. Parmi ceux-ci, le bain.

Il arrive que nous soyons pressés et que le bain se transforme en douche, à la grande déception de Lucas. Il adore le bain. Un ensemble de rites accompagnent le simple plouf.

En général, je m'installe sur un tabouret, je décompresse de ma journée de boulot, parfois j'ai un magazine ou une BD. Et tout en jouant, Lucas parle. Beaucoup, avec enthousiasme et sans interruption. La plupart du temps, c'est pour parler de quelque chose qui s'est passé à l'école, ou encore d'une énième aventure d'un chevalier Jedi, ou encore il s'agit d'un combat contre une entité virtuelle, combat à l'épée tout aussi virtuelle ou au fusil à eau, bien réel lui.

En tant que maman, je sais qu'il y aura des sujets à aborder avec mes enfants, je sais qu'il y aura des questions auxquelles je me devrai de répondre, que j'en aie envie ou non. Je me suis préparée à certaines questions. J'en ai envisagé certaines, mais mon inconscient a bien pris le soin de faire en sorte que je n'y pense pas du tout. Pas de bol, l'interro surprise est tombée pile sur le sujet où j'avais fait l'impasse.

"Maman, est-ce que tout le monde meurt?"

Et merde.


- "Maman, est-ce que tout le monde meurt?"
- "Oui"

Gros silence. Il tripote machinalement son fusil à eau.
- "Mais quand? quand est-ce qu'on meurt?"

Je n'ai pas le courage, j'édulcore:
- "On meurt quand on est très très vieux."
- "Oui mais papa et toi vous ne serez jamais très très vieux?"
- "Ah ben si Lucas, papa et moi un jour on sera très très vieux."
- "Mais non!"

Je ne dis rien, je vois bien qu'il digère l'information. Il a une sale tête, du genre "sortez-moi de là".
- "Mais je veux pas, vous allez pas mourir."

Je m'apprête à répondre, mais il enchaîne:
- "Et moi? et moi alors, je vais mourir aussi???"

Ma bouche se remplit de sable.

Imaginer mon fils mort est une idée insoutenable, rien qu'à l'écrire ainsi sur mon blog j'ai envie de vomir.

Il faut que je lui réponde, il comprend mon silence... ses yeux sont en train de se mouiller de larmes.

- "Oui Lucas, un jour toi aussi."
- "Mais je veux pas! Non je veux pas mourir! J'ai peur!"

Il pleure tout à fait maintenant. Je me sens mal, vraiment mal. Putain, il a quatre ans, et il découvre l'insoutenable condition humaine. Je ne pouvais quand même pas lui faire croire qu'il était immortel, je ne pouvais pas lui mentir sur quelque chose d'aussi important... si?... Non, bien sûr que non.

- "Mais ne t'inquiète pas, Lucas. Tu seras très très vieux, tellement vieux et tellement fatigué que tu seras bien content de te reposer enfin."

Ma réponse le rassure, il sourit même. Et c'est le visage éclairé qu'il me demande enfin:
- "Et après qu'on est mort, qu'est-ce qu'il y a?"

Et re-merde.

Athée, je suis athée, complètement athée.

Mais mon fils, le sera-t-il lui? Aucune idée et après tout... ce n'est absolument pas à moi de l'influencer là-dessus, que ce soit dans un sens ou dans l'autre. Je donne donc la seule réponse que j'estime avoir le droit de donner:
- " Je ne sais pas, Lucas".


Plusieurs petites choses différencient les hommes des animaux.Parmi les plus importantes, il y a le rire, la raison... mais aussi la conscience profonde de notre condition mortelle. Il y a des moments, j'aimerais tellement que nous soyons des animaux... tellement.

1 commentaire:

Marion a dit…

Waouh, c'est tellement bien écrit, c'est très touchant... c'est vrai que quand on est parents on doit répondre à pas mal de questions délicates, mais je pense que celle-là l'est particulièrement... Moi même je me rappelle avoir été très angoissée quand j'ai "compris" ce concept de "mort" quand j,avais le même âge que Lucas :-\ mais tu lui as bien répondu je trouve :)