samedi 9 juillet 2011

L'Autre - Spécimen numéro 3


Il nous arrive à tous de tomber sur des gens qui nous surprennent. J'adore être surprise par le décalage qu'il peut y avoir entre moi et... l'Autre. Des situations où m'imaginer à la place de cet Autre me paraît totalement inenvisageable. En voici un exemple.

Elle est coquette, très coquette. Perchée sur des talons-aiguilles de 12 cm, elle marie avec bonne humeur le jean, le cuir et le coton. Les vêtements sont près du corps, les chaussures toujours assorties au sac à main et au tee-shirt. Les cheveux sont lâchés, très longs et bien raides, illuminés de mèches claires toujours impeccablement entretenues, parfois négligemment retenus par des lunettes de soleil style aviateur.

Elle a dû souffler ses quarante bougies il y a peu, et elle donne l'impression d'être à son apogée. Elle n'est pas jolie, mais se comporte comme si elle l'était, et, ma foi, cela ne la rend pas désagréable. Son assurance et son sourire inspirent la sympathie. 

Cinq filles et un garçon. Six enfants, six. Pas un de moins. Elle ne se déplace jamais sans qu'une nuée d'enfants rieurs ne tournoient gaiement autour d'elle. On n'a jamais vu son mari, mais il doit forcément exister: une immaculée conception passe encore, mais six! 

Elle est clairement une des figures marquantes du quartier. Elle se montre attentive à son entourage, allant même jusqu'à beugler "Salut Lucas!" depuis l'autre bout de la rue quand elle nous aperçoit. Il faut dire que notre piti Lucas est surnommé "Le plus joli Bonjour du quartier", et qu'on n'est pas peu fiers de lui.

Alors que j'attendais Arthur et que j'étais enceinte jusqu'aux yeux, elle m'avait abordée, désireuse de parler grossesse, maternité, enfants. C'est une Femme. Capable de gérer six enfants et de rester féminine, moi qui ai pris le look camionneur depuis que j'ai deux enfants je dis chapeau.

On la voit souvent. Dans la rue. A l'école. A la poste. A la pharmacie. 

Et puis vient un moment... où je la vois moins.

Et quand je la revois... elle porte un tchador. Adieu les tenues sexy, adieu les talons aiguilles, adieu le brushing impeccable, adieu le maquillage. Elle a pris quinze ans d'un coup. 

Elle ne sourit plus, mais j'arrive encore à accrocher son regard quand je la croise.

Les semaines passent, et je la vois de moins en moins. Je lui dis bonjour. Elle ne répond plus. 

Le contact est rompu.


Cette histoire me met mal à l'aise. Non pas à cause du fait qu'elle se soit convertie à l'islam, ça après tout c'est son choix et je m'en fiche. Mais on ne me fera pas croire que cette femme va bien: elle ne sourit plus, sort moins, ne dit plus bonjour.

Je pourrais aller la voir et lui demander si elle a besoin d'aide ou tout simplement besoin de parler, n'est-ce pas? Seulement voilà: ce ne serait pas politiquement correct. Quelque chose ne tourne pas rond. Ça en devient étouffant. Ben oui, on me sauterait dessus tout de suite en me taxant d'islamophobie ou autre stupidité de ce genre. Imaginez l'absurdité de tout ce débat pour quelqu'un d'athée comme moi. J'ai envie de leur dire à tous: "Mais de quoi vous me parlez là? On s'en fout de la religion, vous ne voyez pas qu'elle est devenue l'ombre d'elle-même?". 

Non non non, en France il serait mal vu que je m'inquiète du mal-être d'une femme qui vient de se convertir à l'islam. Et pourtant...


3 commentaires:

Stéphanie a dit…

Ca fait aussi partie des choses qui me mettent mal à l'aise... Mariée à un musulman, les autres me renvoient souvent des images négatives des dérives possibles. Qui existent bien entendu. Dans le cas de la femme que tu décris j'y vois de l'intégrisme. Et ça heurte aussi mon côté féministe.

Stéphanie a dit…

L'histoire que tu évoques heurte profondément les musulmans "modérés" (la majorité) car cela va à l'encontre de leurs valeurs. Le problème c'est que cette communauté n'a pas pour habitude de s'exprimer suffisamment fort sur les dérives intégristes. Cela m'a conduite à beaucoup lire sur le sujet. Ce bouquin m'a particulièrement bouleversée : http://livre.fnac.com/a2854436/Zeina-Sous-mon-niqab

Feldwyn a dit…

Merci pour ton précieux témoignage Stéphanie. Tu as raison, ce qui est choquant ici, c'est le radicalisme de ce comportement. L’extrémisme quel qu'il soit n'apporte jamais rien de bon, et j'ai parfois le sentiment que cet extrémisme-ci se manifeste dans l'indifférence générale. Merci pour la référence du bouquin, je vais l'acheter :)