lundi 6 février 2012

Mon luxe à moi


"Pourquoi? Pourquoi tu veux tout plaquer pour partir au Canada?"

La question, pourtant simple et sans équivoque, m'a rarement été posée. Peut-être par crainte de se montrer trop curieux, peut-être par envie de se montrer discret, peut-être par conviction personnelle de déjà détenir la réponse, peut-être par peur de la réponse elle-même.

Un projet d'émigration, lorsqu'il s'agit d'une émigration choisie et non d'une question de survie ou de fuite, est surprenant de par la multitude de ses facettes. C'est comme un oignon: on enlève chaque couche l'une après l'autre, et puis finalement quand on les a toutes enlevées certains sont surpris de ne pas trouver de noyau, de coeur, jusqu'à ce qu'ils comprennent que l'âme d'un tel projet est constituée de l'ensemble de toutes ces couches successives, et qu'il était dès le départ bien vain de vouloir en atteindre le coeur.

Bien sûr il y a toutes les raisons évidentes, bateau, mais néanmoins réelles: un marché du travail stimulant, des paysages à tomber, un environnement bilingue, et surtout une ouverture pour les enfants. Bien sûr. Tout ceci est vrai, à mon sens.

Ces raisons évidentes vous font prendre la décision: "C'est décidé, on part! Youhou!".


Entre le moment où la décision se prend et le moment où vous commencez à prendre les premières mesures concrètes, des mois passent... accompagnés de leur lot de réflexion et de doute. Ah, le doute... tellement invivable et... tellement nécessaire. Ce doute repose sur un postulat de départ désarmant de simplicité: on sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne. C'est vrai, quoi! Quoiqu'en disent les éternels insatisfaits capricieux, il fait bon vivre en France (si si, vraiment!), et puis j'ai un bon boulot dans une bonne boîte, et puis on est propriétaires de notre logement, et puis en termes de paysages à tomber la France n'a clairement pas à rougir, et puis on a un système de santé qui certes coûte cher au pays mais qui rend de fiers services à ses habitants, et puis et puis et puis...Vous savez quoi? J'ai fini par me rendre compte que ce postulat, "On sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne", était aux antipodes de moi. S'accrocher farouchement à ses acquis, et surtout ne rien faire qui risquerait de nous en faire perdre un seul... URK!!!

La première pelure d'oignon vient de tomber. Les raisons évidentes sont toujours là, réelles, mais le projet commence à prendre une dimension supplémentaire, construite par la sempiternelle introspection, ma meilleure amie, ma meilleure ennemie.

Je me rends donc compte qu'autre chose me plaît et me ressemble dans ce projet: devoir tout recommencer à zéro. Tellement stimulant, tellement difficile, tellement valorisant, tellement nouveau. En un mot, ou plutôt en quatre, le sens du challenge. On peut naître avec le sens du défi, mais on peut aussi le vivre un jour et y prendre goût, tout simplement. Un jour, moi la Khâgneuse, moi la littéraire, moi la nulle en maths, j'ai compris qu'on me donnait une chance de m'en sortir professionnellement en m'ouvrant les portes de l'IUT informatique. Des heures et des heures et des heures passées à rattraper mon retard en maths, à bosser jusqu'à m'en abrutir, à faire plier mes élans littéraires devant la rigueur de la logique binaire. Défi relevé, mais je n'en tire pas plus de gloire que ça, car la chance était avec moi, deux fois: d'abord en mettant sur ma route un directeur d'IUT qui a accepté de me donner ma chance, et ensuite en ayant un véritable coup de foudre pour l'informatique. Bref... relever un défi vous transforme, et vous rencontrez alors le meilleur de vous-même. Comment se satisfaire alors du ronron quotidien et de la douce torpeur des années qui passent après ça? L'appel du nouveau défi, toujours plus difficile que le précédent, se fait entendre de façon de plus en plus insistante.

Alors que votre projet d'émigration poursuit sa petite vie en tâche de fond (ah oui, ça vous apprend la patience ce genre de démarches), votre introspection fait de même. Parfois, vous aimeriez qu'elle s'arrête, car ce que sa petite voix vous murmure à l'oreille n'est pas toujours ce que vous auriez envie d'entendre. Et puis, une autre voix, qui était là depuis le début mais que vous vous efforciez avec soin de ne pas écouter, décide qu'il est temps qu'on l'entende: la voix de la responsabilité. Responsabilité envers le passé (les proches que l'on laisse derrière soi) et responsabilité envers le futur (les proches que l'on emmène avec soi, c'est-à-dire les enfants, puisque Sam a le bonheur ineffable de partager cette responsabilité avec moi hi hi hi). Doutes, cas de conscience, doutes encore, inquiétude, doutes à nouveau, culpabilité, doutes encore et toujours. On tente alors de reprendre son souffle... mais l'air a tendance à manquer. L'abandon se profile à l'horizon, mais vous n'en parlez à personne, car vous avez honte.


Les mois coulent et coulent encore... vous avez mis un mouchoir sur vos doutes, et vous vous dites qu'il sera toujours temps de prendre une décision le moment venu. La responsabilité et la culpabilité sont toujours là, et vous en tenez compte lorsque votre introspection poursuit sa spirale infernale. Il existe certains évènements dans votre vie qui vous font réfléchir encore et toujours plus et qui vous amènent jusqu'aux fondements de soi, la vie, la mort: ces évènements sont une naissance, un décès, une révélation mystique, un déracinement... par exemple. Car entendons-nous bien: un projet d'émigration, même s'il est volontaire, est un déracinement.

Alors que votre projet d'émigration ronronne doucement dans son coin comme s'il n'était pas le vôtre, d'un seul coup vous rencontrez des gens, on vous propose un travail, vous voyez les photos de votre futur lieu de travail, vous trouvez un logement, un déménageur vous fait un devis. Du concret. Vous sortez de votre torpeur. Le doute est toujours là, mais maintenant vous le regardez avec bienveillance, car vous comprenez qu'il est un garde-fou. Vous regardez votre projet bien en face et vous vous rendez-compte que vous adhérez complètement. Vous prenez alors conscience que ce projet, vous l'avez cherché, vous l'avez voulu, pour tout un tas de raisons toutes aussi vraies et valables les unes que les autres. Vous l'avez voulu pour votre famille. Mais vous l'avez aussi voulu pour vous, et vous prenez alors conscience que ce projet mérite peut-être bien cette appellation de "nouvelle vie" que vos proches se plaisent à lui prêter.


Le départ est prévu dans moins de deux mois. Il y a parfois des imprévus, des choses qui font que finalement vous ne pouvez pas partir, je ne l'espère pas mais je ne contrôle heureusement pas tout, donc on verra ce que la vie nous réserve. Quoi qu'il en soit, quoi qu'il se passe, que l'on parte ou non... quelque chose aura changé, on aura changé. Un projet d'émigration ne laisse personne inchangé.

Non, je ne m'attends pas à trouver mieux au Canada. Je m'attends à trouver différent. C'est tout. Et c'est à la fois peu... et énorme.

Et si le vrai luxe... c'était de vivre plusieurs vies en une seule?

6 commentaires:

Maxi-Lulu a dit…

Je trouve très intéressant cette analyse, oui le sens du challenge, je comprend tout a fait ! Je fonctionne avec ça aussi même si mes projets ne sont pas d'aussi grande échelle. Je vis avec quelqu'un qui "se laisse vivre" comme tu dis alors faut concilier les deux...
Mais la question du jour, pourquoi as-ton le sens du challenge ? Pour soi ou par besoin de reconnaissance ? Voilà ou j'en suis...

Encore un bel article en tout cas.

Feldwyn a dit…

Merci pour ton commentaire. Tu as raison, le besoin de reconnaissance a également sa part à jouer dans le sens du challenge. En tout cas, ça a été mon cas pendant longtemps, mais les années qui passent et la maternité m'ont fait dépasser ce cap, je ne ressens plus ce besoin de reconnaissance. Par contre, je sais à quel point ce besoin peut parasiter une démarche de réflexion et d'introspection.

Bonne réflexion à toi :)

famille SIMON a dit…

je me retrouve complètement dans ce que tu as si bien écrit. en tout cas c'est un très beau texte, merci. Sandra

Nathalie a dit…

Admiration... c'est le mot qui me vient en lisant ce chemin décrit avec tant de vérité! 10 ans déjà que je suis revenue de Montréal après une petite année d'études, où j'ai découvert un autre univers. Je le connaissais dans le contexte des vacances d'été chez mes grand-parents, mais pas sur toutes les saisons, et à un âge où on se dit que tout est possible. J'y ai rencontré celui qui partage ma vie aujourd'hui... J'y ai passé une année heureuse, libre, loin de ma famille proche... Et puis, je me suis enfuie... loin de ce bonheur, qui me paraissait ne pas être "la vraie vie" pour retourner en France!! Bizarre... impossible de vraiment me rappeler les raisons de ce retour, mis à part la culpabilité, le besoin de renouer avec le cordon parental... et pourtant, j'abandonnais celui que j'aimais alors que j'avais tous les papiers pour rester,... 10 ans ont passé, on s'est installé à Paris... on court après le temps, on rit avec nos deux petits. Mais 10 ans après je me pose toujours la même question: la prochaine étape est-elle là-bas? pour les enfants? pour leurs autres grand-parents...
Alors voilà, merci pour l'explication de cette démarche si personnelle et si vraie. ça me conforte dans l'idée qu'on peut aboutir à cette liberté intérieure...

Feldwyn a dit…

Merci merci merci pour vos commentaires... qui alimentent encore ma réflexion!
Nathalie, ton partage d'expérience met le doigt sur un point qui a son importance, et dont je ne parle pas dans mon article: le MOMENT dans une vie a son importance. De grands évènements n'ont pas lieu parce que ce n'est pas le bon moment.
En ce qui me concerne, je pense que si mon projet se concrétise en ce moment précis de ma vie, ce n'est pas un hasard: ma phase de procréation est terminée, et j'approche de la quarantaine (avec sérénité je vous rassure!).
:-)

Anonyme a dit…

Reste-là en France, ou va dans un autre pays en Europe, tu va te faire du bien!!!
Ou faire un visite içi avant de couper tes liens avec ton pays d'origine,
Touluse est un merveil...içi est tout plat,


Anne (une immigrante d'Europe au Québec)