mercredi 16 novembre 2011

Fin de carrière


La nuit arrive tôt. Je suis seule au travail, assise à mon bureau, un bureau que nous partageons à quatre habituellement, mais ce soir mes collègues sont tous partis tôt. Mon moment préféré de la journée de travail: il fait nuit à travers la baie vitrée dans mon dos, les couloirs sont silencieux, l'ambiance est calme et propice au travail et à la réflexion.

Une employée passe dans le couloir, je la devine par ma porte ouverte. Elle s'arrête, rebrousse chemin et entre dans mon bureau pour engager la conversation. Je suis un peu surprise. D'habitude, elle ne me voit qu'à peine, car pour elle je fais partie de la bande de jeunes délurés geek qui font un truc abominable à ses yeux: pire que de l'unix, du Linux. Le comble de la bidouille.

Michèle est probablement proche de la retraite, et elle est ingénieur sur gros systèmes mainframe (CICS, Z-Os). Des systèmes que je ne connais que de nom parce que certains profs de l'IUT info avaient estimé (à raison) que connaître au moins de nom ces "vieux" systèmes centralisés était indispensable à la culture de base de tout informaticien. Des systèmes bien connus pour leur fiabilité... mais aussi pour leur coût absolument faramineux.

Le verdict, prévisible, est donc tombé il y a déjà pas mal d'années dans ma compagnie: le mainframe est abandonné, au profit des open systems (et plus particulièrement Linux). C'est dans le sens de l'histoire de l'informatique, une technologie ne reste pas nouvelle bien longtemps et de toute façon le facteur coût est déterminant.

"Qu'est-ce que tu penses du fait de déplacer la travée, là? parce qu'il faudrait pas qu'on se retrouve avec le poteau dans le bureau, on va plus avoir de place."

D'abord un peu amusée par son intérêt très vif pour le fait de voir l'organisation de nos bureaux changer un peu, je comprends vite que l'enjeu lui, est tout à fait sérieux.

Choix un peu surprenant, le bureau des ingénieurs mainframe est pile entre le bureau linux et le bureau des technologies internet. Pour caricaturer: la vieille techno écrasée par les deux symboles de la nouvelle techno.

Et il se trouve justement que le bureau linux gagne une travée de plus, travée qu'il vole au bureau mainframe. Tout un symbole.

Je commence à redouter que Michèle ne me déverse son flot d'amertume, vous savez l'inévitable reproche que fait celui qui disparaît au profit de celui qui s'épanouit. Je me trompe. Michèle me demande... si je n'aurais pas quelque chose à lui faire faire.

Devant ma mine incrédule, elle cherche à s'expliquer et là... les paroles coulent. Sans amertume ni tristesse, un simple constat édicté sur un ton plat.

La lenteur avec laquelle son activité meurt, ou plutôt agonise. Le refus de la direction de la laisser partir sur un autre poste: et oui, malheureusement pour elle, Michèle est une pointure dans son domaine. Impossible de la laisser s'échapper tant qu'il reste un petit bout de CPU quelque part qui fait tourner du code qu'elle seule est capable de dépanner. Le refus de la direction de lui confier un double-poste comme elle le demande ardemment, refus probablement né de la crainte des syndicats (si puissants dans cette compagnie). Le sentiment de se retrouver prise au piège comme un rat, sa carrière finie alors qu'à 52 ans elle se sent encore pleine de ressources (52 ans fichtre je la pensais moins jeune). La difficulté pour elle d'avaler cette pilule-ci, alors qu'à la maison elle doit déjà supporter la crise d'adolescence de ses enfants.

Michèle a fini de parler. Elle sourit faiblement, et me montre ce qu'elle vient d'aller chercher à l'imprimante: un dessin de dinosaure. Toujours en souriant, elle scotche le dessin sur la porte de son bureau, éteint la lumière, me dit au revoir et s'en va.

Je reste assise devant mon écran, le regard un peu vide. L'histoire de cette femme me parle, bien évidemment... car je sais qu'elle est le reflet potentiel de mon futur. L'informatique est un domaine passionnant, innovant, mouvant, plein de défis à relever... mais il faut savoir que ce domaine d'activité a les défauts de ses qualités.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Super bien écrit comme d'hab !
On croirais vivre la scène.

Anonyme a dit…

Eh oui! C'est le problème, on est toujours le jeune de quelqu'un ou le vieux de quelqu'un avec des tendances plus ou moins prononcées selon les individus.

JC